• L'apparition du livre imprimé en Occident

    On sait que l'imprimerie apparut en Occident vers le milieu du XVesiècle. L'art typographique acheva alors d'être mis au point à Mayence par Gutenberg, aidé du riche praticien Johann Fust ainsi que de Peter Schoeffer, qui allait devenir le gendre du précédent dans une Allemagne en plein essor où l'industrie métallurgique faisait de grands progrès et où les textes devenaient l'objet d'une demande massive. Mais il dépassa son objectif pour engendrer finalement une nouvelle vision du message écrit.

    • Du manuscrit à l'incunable

    À l'origine, les imprimeurs n'eurent pas d'autre but que d'imiter le plus précisément possible les modèles manuscrits qu'ils devaient reproduire. Ils ne firent donc précéder les premiers textes qu'ils publièrent que d'un incipit à l'image de ceux-ci, et se contentèrent de substituer aux indications données dans l'explicit par certains copistes leur adresse, ainsi que, éventuellement, celle du libraire qui avait participé à l'édition ou à la diffusion de l'ouvrage, à laquelle ils joignaient la date de l'achevé d'impression de leur ouvrage et, parfois aussi, leur marque sorte de sigle propre à leur firme ou celle du libraire éditeur qui avait financé l'affaire. De même, ils n'hésitèrent pas à recourir systématiquement aux rubricateurs et aux enlumineurs pour peindre ou inscrire les lettres ornées et les divers signes de couleur qui indiquaient les articulations des textes manuscrits.

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    Guillaume Jouvenel des Ursins rendant visite à son enlumineur

    Peu à peu, cependant, imprimeurs et libraires éditeurs furent amenés à se dégager de ce modèle initial. Ainsi, ils prirent assez tôt l'habitude de ne rien inscrire sur le premier feuillet qui se trouvait souvent souillé lorsque les ouvrages étaient conservés en blanc dans les magasins avant d'être reliés. Puis ils commencèrent à inscrire au recto de ce feuillet blanc le titre de l'ouvrage auquel ils ne tardèrent pas à joindre leur marque, ainsi que leur adresse. Après quoi, ils remplirent les espaces restés blancs en insérant le titre proprement dit dans de longues formules volontiers hyperboliques vantant les mérites de l'auteur ainsi que les qualités de son œuvre (fin du XVesiècle - début du XVIesiècle). Plus qu'une « étiquette », la page de titre fut donc à l'origine une publicité la première publicité moderne.

    Imitant toujours les techniques des copistes, les imprimeurs ne donnèrent initialement aucune indication permettant aux relieurs de ranger les cahiers et les feuillets en bon ordre. Il fallait donc inscrire aux pages de chaque exemplaire, ou joindre sur un feuillet séparé, les mentions manuscrites nécessaires. Celles-ci furent ensuite imprimées dans le livre pour des raisons de commodité évidentes. Ainsi apparurent au bas des pages les signatures indiquant, à l'aide d'une lettre, l'emplacement de chaque cahier dans le volume et, à l'aide d'un chiffre suivant cette lettre, l'ordre des feuillets dans le cahier. Il en alla de même pour les réclames indiquant à la fin d'une page ou d'un cahier les premières lettres du début de la page suivante. Enfin, le registre indiquant les premiers mots des cahiers ou des feuillets fut normalement imprimé à la fin du dernier cahier du livre. Ces pratiques se généralisèrent à la fin du XVesiècle selon des modalités très diverses correspondant à des habitudes d'ateliers. En même temps, on commença à imprimer le numéro de chaque feuillet puis, plus tard, de chaque page, au-dessus de la composition. Soit une évolution qui fournit aux rédacteurs de tables un nouveau système de repères.

    Par ailleurs, tandis que les livres imprimés se multipliaient, la technique de la gravure sur bois, pratiquée dès les dernières années du XVesiècle, avait entraîné l'éclosion d'une floraison de livrets xylographiques où le texte et l'image étaient gravés simultanément, ce qui offrait une grande souplesse de mise en page, comme on le voit par exemple dans les fameuses Bibles des pauvres, qu'on peut dater des années 1460, mais dont les premières réalisations gravées sont sans doute antérieures. Cependant, on préféra finalement à cette solution les livres typographiques illustrés réalisés en insérant dans la forme typographique des gravures sur bois, susceptibles d'être imprimées du même coup de barreau de la presse. Cette technique, inaugurée à Bamberg par Pfister en 1460-1462, fut largement utilisée à l'issue d'une longue lutte, à partir des années 1470. Elle imposa une autre forme d'équilibre entre le texte et l'image – cette dernière se trouvant peu à peu réduite à jouer le rôle d'illustration du discours écrit. En même temps, on substitua aux initiales peintes des lettres ornées gravées sur bois et on tendit à se dispenser de plus en plus de l'aide coûteuse des rubricateurs. Du même coup, le système de repères de couleurs pratiqué dans les manuscrits universitaires disparut.

    • Les caractères typographiques

    La normalisation de la typographie se réalisa bien plus lentement. On sait que les copistes avaient coutume d'utiliser des écritures différentes selon la nature du texte et le degré, de solennité de l'ouvrage. Les livres d'Église et parfois les Bibles étaient calligraphiés en lettres de forme rigide et aux brisures nombreuses, les ouvrages universitaires étaient copiés en lettres de somme, rondes, de petit module et avec de très nombreuses abréviations soigneusement convenues, tandis que les livres en langues vulgaires utilisaient volontiers les écritures gothiques bâtardes mises au point pour les documents de chancellerie. Enfin, les textes des classiques latins, et plus généralement les manuscrits d'inspiration humaniste, faisaient appel à l'écriture humanistique, ancêtre du romain et de l'italique typographique écriture artificielle inspirée d'une caroline tardive, dont la mise au point avait été réalisée en Italie au début du XVesiècle. Par ailleurs les écritures variaient selon les pays et les régions. C'est ainsi que les scribes de l'université de Bologne avaient par exemple mis au point une écriture ronde de gros module, très différente de la lettre de somme Parisienne, tandis que les bâtardes des chancelleries d'Angleterre, de France, de Bourgogne ou d'Allemagne présentaient des différences notables.

    Là encore, les imprimeurs avaient voulu à l'origine suivre au plus près leurs modèles manuscrits, quitte à tailler régulièrement de nouvelles séries de caractères et à reproduire des lettres liées en les gravant sur le même poinçon. Cependant, de telles pratiques s avérèrent vite onéreuses et l'usage des lettres liées comme celui de trop nombreuses abréviations compliquaient la tâche des compositeurs. Dans ces conditions, une certaine uniformisation tendit à s'opérer tandis que les typographes s'adressaient, pour se fournir en matrices ou en caractères, à des officines typographiques qui pratiquaient souvent ce genre de commerce sur une large échelle.

    • Les mises en texte

    Tenant compte de la concurrence des copistes et désireux de ne point heurter les habitudes de lecture de leurs clients, les imprimeurs du XVesiècle copièrent d'abord dans toutes leurs variétés les mises en textes des livres manuscrits. S'avérant d'emblée metteurs en page émérites, ils se montrèrent capables de résoudre, lorsque cela était utile, les problèmes techniques les plus délicats. Ainsi, la Bible à quarante-deux lignes apparaît déjà comme un chef-d'œuvre typographique. De même, les premières éditions savantes reproduisent exactement la présentation des textes scolastiques, et on continua longtemps à donner, notamment à l'intention des juristes, des textes glosés d'une composition impeccable.

    Les typographes et les libraires durent aussi tenir compte, à mesure que le commerce du livre se développait et se spécialisait et que la concurrence se faisait plus dure, de nécessités souvent contradictoires puisqu'il leur fallut dès lors maintenir un équilibre entre la recherche du plus bas prix de revient et les impératifs de la lisibilité. Les enquêtes menées sous la direction d'Ezio Ornato nous permettent de pressentir l'évolution de la mise en texte des incunables, ouvrages imprimés antérieurs à 1500, en fonction de ces différents facteurs. Au total, les imprimeurs, qui semblent avoir pris soin, en une première période, de reproduire le manuscrit, s'efforcèrent ensuite, sous l'effet de crises d'origines diverses et de la concurrence, de placer le plus grand nombre possible de signes dans un cadre d'écriture de plus en plus large en réduisant les marges et en utilisant des caractères de corps plus faible, si bien qu'ils firent doubler dans les incunables la densité des signes à la page par rapport à celle de manuscrits du XVesiècle. Cependant, comme toute tentative de ce genre était de nature à entraver la lecture en proposant des lignes trop serrées, trop longues et trop rapprochées, ils tendirent à adopter des mises en page à deux colonnes. D'où une tendance à la compression particulièrement sensible pour les textes d'étude en caractères gothiques. Cependant, les œuvres en langues vulgaires, destinées à une lecture plus cursive, firent l'objet d'un traitement spécial ; on réduisit la proportion des marges, on imprima les textes en lettres de plus gros module, mais qu'on tendit à rendre plus étroites, sans entraver pour autant la lisibilité ; on inscrivit celles-ci sur des lignes plus écartées, avec un nombre plus réduit de coupures de mots en fin de ligne, ce qui permettait d'offrir un plus grand « confort de lecture » confort qui devait pourtant se trouver réduit au cours du XVIesiècle, à mesure que les ouvrages ainsi imprimés se démodèrent et que les libraires tâchèrent d'atteindre un public de plus en plus large.

    Au total, les mises en texte n'évoluèrent donc que très lentement. Certes, les imprimeurs, désireux de normaliser le travail de composition en simplifiant la casse cette boîte divisée en casiers qui contiennent les caractères d'imprimerie, tendirent à réduire le nombre des abréviations, tout en en maintenant un certain nombre, notamment dans les textes en langues vulgaires afin de laisser une certaine latitude aux typographes à la fin de la ligne et de leur permettre d'éviter de couper les mots lors de la justification. Cependant, la casse continua d'être composée de manière très différente selon le type de caractères employés. On ne note en outre à peu près aucune évolution dans l'orthographe des textes composés en caractères gothiques. De sorte que la novation semble se réfugier dans les ouvrages imprimés en caractères romains. Héritiers de la tradition humaniste, les typographes et les lettrés qui éditent ainsi des œuvres latines ou néo-latines de caractère littéraire portent une attention particulière non seulement à l'exactitude du texte, mais aussi à sa présentation, à son orthographe et à sa ponctuation. Il en va ainsi dans l'atelier de la Sorbonne, où Jean Heynlin se charge de diviser en chapitres et de compléter par un glossaire alphabétique les Elegantiae linguae latinae de Lorenzo Valla, dont un secrétaire du roi a accepté de revoir le texte et qui sont publiées sous cette forme dans les premiers mois de 1472. Après quoi, Guillaume Fichet, qui dirige l'atelier avec Heynlin, donne à celui-ci les indications suivantes concernant l'édition du De officiis de Cicéron : « Ces divisions du texte que nous appelons chapitres jettent une grande clarté sur le contenu et aident la mémoire au point d'en rendre la lecture facile, même pour les enfants. Aussi, je veux te prier d'améliorer, en les corrigeant et les divisant suivant ta méthode, l'édition des Offices que les imprimeurs vont bientôt mettre sous presse. » On notera, cependant, que le caractère romain, sacralisé avec les réalisations de Jenson à Venise vers 1470 et plus ou moins maladroitement réalisé ailleurs par des typographes accoutumés au style gothique, connut ensuite une forme de repli, sans doute parce qu'il exigeait, par sa morphologie même, une plus grande place que la lettre gothique. On s'appliqua donc à en réduire le module, et cette réduction contribue à expliquer son retour en force à partir des années 1486-1490. En même temps, l'esprit même de l'humanisme commençait à s'imposer, tandis qu'Alde Manuce se mettait au travail.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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