• La nébuleuse alphabétique

    En instaurant une correspondance terme à terme entre chacun des signes visuels écrits et l'un des deux sons, voyelle ou consonne, dont se compose une syllabe, les Grecs ont introduit dans l'histoire de l'écriture une rupture radicale. La rationalisation de l'écrit est parvenue, grâce à eux, à son degré extrême d'abstraction, l'analyse de l'espace graphique en signes trouvant son répondant rigoureux dans celle de la parole en phonèmes. Ainsi, la langue ne gagnait plus seulement à son transfert dans le monde des images les avantages d'une transmission différée, elle y apprenait même à se connaître. Mais force est aussi de constater que, ce faisant, les Grecs ont arraché l'écriture à ce feuilleté d'informations et de références hétérogènes qui, sans doute, était offert au lecteur pour qu'il retrouve une formule verbale, mais qui reflétait surtout une conception profondément originale de la communication humaine car intimement métissée et reposant sur l'intelligence visuelle du lecteur. Cette forme première de l'écriture n'était pas une simple ébauche destinée à être améliorée par la suite, comme le prouve l'écriture chinoise, dont le système s'est maintenu en Asie jusqu'à nos jours, et comme le prouve également la manière dont l'écriture est apparue dans l'Amérique précolombienne. Aux Incas inventeurs d'un système de comptabilité visuelle particulièrement subtil, les quipus, mais qui n'en ont pas tiré les principes d'une écriture (preuve que le désir de disposer de l'écrit n'a rien à voir avec un raisonnement d'économe) s'opposent en effet les Mayas, qui, eux, en ont créé une : elle permettait aux différents groupes linguistiques qui composent cette société de se comprendre, la langue visuelle étant indifférente, exactement comme elle l'est en chinois, aux variations dialectales.

    L'écriture est plurilinguistique par vocation : telle est aussi sa véritable utilité. La diffusion internationale de l'alphabet ne peut que le confirmer. Mais ce système qui, lorsqu'il a été inventé, était censé transcender la diversité des langues de même que la géométrie, autre création due aux Grecs, transcendait l'image concrète a été récupéré très vite au bénéfice d'idiomes particuliers. Chaque langue s'efforcera désormais de distinguer sa propre prononciation des lettres, voire sa graphie, de celles des autres cultures, se heurtant rapidement au fait que toute transcription de prononciation est condamnée à devenir caduque pour des motifs d'évolution interne ou encore à être cause, si cette langue possède aussi une structure tonale, de complications graphiques invraisemblables, comme le montre le vietnamien romanisé. De plus, en s'affichant sous cette forme linéaire où l'on a cru trop naïvement déceler une empreinte directe du discours, l'alphabet a perdu contact avec le sens. L'addition sonore qu'il propose n'a rien à voir, en effet, avec ce concentré visuel d'énigmes et de présences qui faisait de l'idéogramme un révélateur verbal. Sur les lignes de l'alphabet, le regard ne voit pas se lever, de lettre en lettre, le verbe tel qu'en lui-même : il tâtonne, d'un groupe syllabique à l'autre, cherchant à retrouver ces nœuds compacts du sens qui faisaient du texte archaïque une architecture de secrets.

    Facile à écrire, susceptible de se transformer en un véritable code phonétique, l'écriture alphabétique n'obéit pas, à la différence de celles qui se fondent sur l'idéogramme, à des principes de lisibilité. Mais aussi le souci des Grecs, en l'inventant, était surtout d'adapter à la structure de leur langue l'un des systèmes que l'on utilisait dans le bassin méditerranéen au VIIIesiècle avant notre ère. Leur démarche n'avait pas pour but de mettre en question la conception que leurs prédécesseurs se faisaient de l'écriture, elle en reproduisait au contraire le schéma, celui de l'emprunt.

    C'était d'ailleurs ce même processus de l'emprunt qui avait conduit les Phéniciens à opérer une première révolution de l'écrit vers 1300 avant notre ère. Tandis que les Akkadiens, empruntant leur système aux Sumériens alors que leur langue, sémitique, était de structure très différente, n'avaient pas jugé nécessaire de modifier le système et utilisaient conjointement idéogrammes et phonogrammes, les Phéniciens avaient opté pour une solution tout à fait neuve, réduisant le nombre des signes au minimum de consonnes nécessaires pour qu'une racine verbale soit identifiable, donc lisible. Un tel choix était le signal que priorité était donnée dans l'écriture à la langue. Mais il constituait aussi une maturation de l'écriture conforme à son fonctionnement d'origine (on en trouve d’ailleurs les prémisses dans les écritures protosinaïtique et ougaritique). La notation des consonnes n'était phonétique qu'en apparence (si même elle était conçue comme telle). En fait, elle constituait une sorte de sténographie du sens, le phonogramme ayant simultanément valeur d'amorce d'idéogramme et reposant pour pouvoir être lu, comme c'était le cas en cunéiforme, sur un contexte dont l'appréhension devait se faire en combinant des niveaux d'analyse hétérogènes : celui des lettres voisines pour qu'apparaisse la racine du mot (KTB renvoyant à celle de l'écriture, par exemple) et celui de la structuration des groupes de consonnes en phrases, afin que la prononciation orale exigée par la syntaxe soit assurée.

    Or trois consonnes qui se suivent, en grec, se prononcent ; elles n'ont aucune fonction sémantique. L'intervention des voyelles, ici, est nécessaire, car elle seule permet de distinguer un mot d'un autre  comme, en français, elle le fait pour les mots « mère » et « marée ». Le système phénicien ne pouvait donc pas convenir au grec.

    Que la démarche qui a conduit les Grecs à inventer l'alphabet soit plus logique que phonétique nous est prouvé a contrario par les écritures de l'Inde. On est parvenu dans cette culture à élaborer un système syllabique à ce point perfectionné qu'il équivaut à un abécédaire. Mais on y est parvenu à partir d'une analyse purement orale de la langue, bien antérieure au recours à l'écriture, et sans que jamais l'écriture en constitue l'objectif réel. La parole, et la parole prononcée, possède, en Inde, une vertu liturgique irremplaçable : l'écrit n'y est donc guère estimé (c'est-à-dire avec un grand mépris) qu'autant qu'il permet strictement de préserver, ou de susciter, une parole agréée des dieux. En Grèce, comme Marcel Detienne l'a montré, ce ne sont pas les dieux mais les hommes que l'écriture nouvelle doit servir, exposée au cœur de la cité pour en rendre les lois publiques et les imposer à tous. L'invention de l'alphabet est étroitement complémentaire de celle de la démocratie. Elle signifie également le triomphe d'un humanisme. Mais en devenant ainsi propriété entière des hommes, l'écriture s'est privée des connotations divinatoires qui en vivifiaient naguère encore la lecture. Impossible, dans la mouvance grecque, de concevoir l'écrit et l'oral sous la forme d'une loi double, subtilement mais rigoureusement différenciée, comme le feront de leur côté les commentateurs de la Torah : la loi écrite est, en Grèce, et elle le sera plus encore dans les sociétés qui vont la suivre dès lors que l'individu y gagnera en autonomie et en conscience de soi, nécessairement une, celle du Logos. Les seuls liens qu'on lui supposera désormais avec l'au-delà seront ceux, dégradés, de la magie.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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