• Le détective

    Dans les histoires de Poe, le personnage essentiel est le détective. L'assassin importe peu et la victime encore moins. Le véritable héritier de Poe s'appelle Émile Gaboriau (1832-1873).

    Secrétaire du romancier Paul Féval, Gaboriau se lie avec un ancien inspecteur de la sûreté, Tirabot, lequel lui inspire L'Affaire Lerouge (1866). Considéré comme le premier roman policier dans le monde, ce texte a pour protagoniste le père Tabaret, un inspecteur de la sûreté surnommé Tire-au-clair. Il enquête sur la mort de la veuve Célestine Lerouge, découverte égorgée dans sa maison, Porte d'Italie, secondé par un policier débutant du nom de Lecoq, sonorité qui fait songer à Vidocq.

    index

    Personnage central des enquêtes suivantes (Le Crime d'Orcival, 1866 ; Le Dossier 113, 1867 ; Monsieur Lecoq, 1868 ; et La Corde au cou, 1873), Lecoq est le premier policier à pratiquer des déductions logiques à partir de l'examen d'indices ou d'analyses scientifiques comme l'étude d'empreintes ou de moulages.

    L'influence de Gaboriau sera considérable. Son meilleur disciple reste Fortuné du Boisgobey (1821-1891), auteur de La Vieillesse de M. Lecoq (1877). Mais il faudrait citer aussi le Maximilien Heller (1871) d'Henry Cauvain (1847-1899) et la plupart des œuvres d'Eugène Chavette (1827-1902), comme La Chambre du crime (1875), Le Roi des limiers (1879), La Bande de la belle Alliette (1882), ou de Pierre Zaccone (1817-1895), notamment signataire de Maman Rocambole (1881) et du Crime de la rue Monge (1890).

    Arthur Conan Doyle (1859-1930) va pourtant surpasser ses rivaux en créant le plus célèbre des .détectives, Sherlock Holmes. Pourquoi le locataire du 221 B Baker Street l'emporte-t-il sur ses prédécesseurs ? Parce qu'il est fils du positivisme qui domine la seconde moitié du XIXesiècle. C'est alors l'apothéose de l'esprit scientiste. On retrouve chez Holmes ce goût pour la compilation et la classification des données qui en fait le fils d'Auguste Comte, de Stuart Mill et de Darwin.

    imagesSherlock Holmes apparaît pour la première fois dans Une étude en rouge, en 1887. À la demande du public, les nouvelles et les romans publiés dans le Strand Magazine doivent à nouveau mettre en scène Holmes. Mais Doyle, lassé d'un personnage aussi encombrant (sa préférence allait au roman historique), essaie de le faire mourir dans Le Dernier Problème (The Memoirs of Sherlock Holmes). Devant le flot des protestations, il doit se résigner à le ressusciter. Au total, le cycle comprend, entre 1887 et 1927, quatre romans et cinquante-six nouvelles. Grâce à Conan Doyle, la vogue du roman policier va vite s'étendre et, dans le domaine de la littérature populaire, Holmes trouve un équivalent dans le personnage de Nick Carter. Cet enquêteur new-yorkais créé par John Coryell, dans le New York Weekly du 18 septembre 1886, soit un peu avant l'apparition du grand maître britannique, connaîtra plus de deux mille aventures dans les Dime Novels, ces fascicules populaires américains vendus dix cents. L'écrivain belge Jean Ray (1887-1964) poursuit la tradition à partir de 1932 avec Harry Dickson, surnommé « le Sherlock Holmes américain » bien qu'il vive à Londres. À un niveau supérieur figure le docteur John Thorndyke, enquêteur au savoir encyclopédique, créé par le Britannique Austin Freeman (1862-1943) dans L'Empreinte rouge (The Red Thumb Mark, 1907), le premier d'un cycle de dix volumes. Plus haut encore, c'est le père Brown, « détective du bon Dieu », imaginé en 1910 par le romancier et philosophe londonien Gilbert Keith Chesterton  (1874-1936) et héros de cinquante et une nouvelles rassemblées dans cinq recueils dont La Clairvoyance du père Brown (The Innocence of Father Brown, 1911) et La Sagesse du père Brown (The Wisdom of Father Brown, 1914). Ce qui caractérise Brown, petit prêtre au visage rond et plat, c'est sa pratique du sacrement de la confession (le Hitchcock de La Loi du silence [I Confess] est déjà là). Elle lui assure une excellente connaissance des ruses criminelles. « Ces choses s'apprennent. Ce qui ne peut se faire à moins d'être prêtre. Les gens viennent et se racontent. »

    Citons aussi : le savant Van Dusen surnommé « la Machine à penser », créé en 1905 (Le Problème de la cellule 13) par l'Américain Jacques Futrelle (1875-1912) qui disparaît lors du naufrage du Titanic ; le détective privé londonien Martin Hewitt, créé en 1894 et présent dans dix-neuf nouvelles d'Arthur Morrison (1863-1945) ; et surtout Rouletabille, le personnage le plus célèbre de Gaston Leroux (1868-1927) qui apparaît en 1907 dans Le Mystère de la chambre jaune. Issu d'un milieu aisé, chroniqueur judiciaire et grand reporter, Leroux entend concurrencer sur leur terrain Poe et Doyle en reprenant un problème de chambre close. Mais, cette fois, il ne ménage aucune ouverture qui puisse permettre à un singe ou à un serpent de s'introduire dans la place. Il situe la solution dans une autre perspective, celle du temps. Les cris entendus n'accompagnent pas mais suivent l'agression.

    index

    Le détective qui résout l'énigme est un pigiste au journal L'Époque, Rouletabille, qui, comme Dupin ou Holmes, fait appel au « bon bout de la raison ».

    Conan Doyle avait produit avec Holmes un personnage dont la postérité ne devait pas s'éteindre. Le Philo Vance de Van Dine (La Mystérieuse Affaire Benson, 1923 ; L'Assassinat du canari, 1927), les trois justiciers d'Edgar Wallace ; Hercule Poirot, le policier belge d'Agatha Christie ; Lord Peter Wimsey, de Dorothy Sayers ; l'inspecteur French, de Freeman Wills Crofts ; Ellery Queen (pseudonyme de deux cousins, Lee et Dannay), qui apparaît en 1929 avec Le Mystère du chapeau de soie, et dont les aventures constituent un véritable cycle ; l'avocat Perry Mason, cher à Erle Stanley Gardner ; l'homme aux orchidées, Nero Wolfe, de Rex Stout : autant de descendants de Sherlock Holmes qui luttent victorieusement contre le crime.

    Il arrive que le détective soit une femme (miss Marple, chez Agatha Christie), un Chinois (le célèbre Charlie Chan, imaginé par Earl derr Biggers, connu surtout pour ses fausses citations de Confucius, du type : « Un homme sans ennemi est comme un chien sans puces ») ou un Japonais (M. Moto, chez John Marquand). N'oublions pas le séduisant M. Wens, créé par Stanislas André Steeman et incarné à l'écran par Pierre Fresnay (Le Dernier des six, 1941 ; L'assassin habite au 21, 1942) ; Le capitaine Bulldog Drummond de Sapper ; l'avocat Prosper Lepicq dans les romans pleins d'humour de Pierre Véry, et le journaliste Doum lancé dans d'étranges enquêtes par Jean-Louis Bouquet, sans négliger frère Boileau, création de Jacques Ouvard (pseudonyme du prêtre Roger Guichardan), le juge Allou de Noël Vindry, et le commissaire Gilles, de Jacques Decrest. Le plus illustre demeure, bien sûr, le commissaire Maigret, policier de la P.J., le pas pesant, la pipe à la bouche, nourri de sandwiches et de bière, tel que l'a imaginé Simenon, et qui fait ses débuts dans Pietr le Letton, en 1931, un an après la mort de Conan Doyle. Point de raisonnement, de déduction savante chez Maigret, mais un effort pour comprendre la crise, le plus souvent psychologique, qui a conduit au drame.

    De la défense de la société on est passé à la compréhension du criminel, mais le policier est toujours là, tout à la fois énergique et humain. Ses aventures conservent, même chez Simenon, une facture classique. Au départ, une énigme : la solution apportée sera logique mais inattendue pour le lecteur. Une règle reste assez suivie : le lecteur et le policier doivent avoir des chances égales de trouver la clé du mystère.

    Des collections se créent : Le Masque, en 1927, qui accueille Agatha Christie, Steeman, Sax Rohmer, Valentin Williams, Léon Groc..., et l'Empreinte, en 1929, avec John Dickson Carr, qui ne dédaigne pas le fantastique, Crofts, Biggers, Ellery Queen...

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


  • Commentaires

    Aucun commentaire pour le moment

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :