• La comparaison du classement des éditeurs français, tel qu'il se présentait entre la fin de 1990 et 2005, dénote une forte résistance aux bouleversements dans ce secteur : Hachette Livre a repris sa place de leader avec un chiffre d'affaires qui est le double de celui de son nouveau concurrent direct, Editis, soit 23,6% contre 11,8% du marché français. Suivent deux firmes atypiques, le club France Loisirs et Atlas, spécialisé dans la vente par fascicules ; puis, en cinquième position, sous un nom méconnu du grand public, Média Participations, qui regroupe d'importants éditeurs de bandes dessinées, de livres religieux et pratiques.

    Apparu à la une de l'actualité à la suite de son rachat des éditions du Seuil, le groupe La Martinière, qui avait déjà acquis plusieurs éditeurs américains, devance de peu des maisons de forte notoriété telles que Flammarion, Gallimard et Albin Michel. En vérité, le grand public est indifférent à ces transferts que la presse commente durant le mois où ils surviennent. À l'autre bout du champ éditorial, nombre de « petites maisons » naissent ou renaissent sous un nouveau nom, confirmant la fascination que continue à exercer l'édition. Citons Cartouche, Cheyne, La Délirante, Éditions l'Insolite, Parigramme, Textuel, parmi tant d'autres...

    Reste que les pratiques culturelles ont bougé en profondeur. Désormais, les particuliers consacrent à l'audiovisuel et à l'informatique un budget trois fois supérieur à celui qui est dévolu au livre. Un fait beaucoup plus brutal dans sa réalité que les diagrammes établissant une relative désaffection de la lecture chez les vingt-cinq - quarante ans. Établir pour la France un bilan positif s'avère néanmoins possible avec un nombre de titres nouveaux et de réimpressions élevé, mais très sensiblement inférieur aux scores de la Grande-Bretagne ou de l'Allemagne.

    Encore faut-il s'interroger sur les livres qui permettent cette ligne de résistance : à la fin de 2005, ce sont les albums de bandes dessinées et les livres pour la jeunesse qui figurent aux six premières places des meilleures ventes. Tout en respectant ces genres, on déplore la réelle régression qui, après celle des sciences humaines, touche la littérature. On reste cependant face à une énigme. Car, dans le même temps, des « œuvres difficiles » paraissent encore, qui, de manière totalement aléatoire, deviennent parfois des succès.

    • L'édition entre conservatisme et création

    Le nombre élevé des firmes d'édition, la masse des 32 000 nouveaux ouvrages édités chaque année et 31 000 réimpressions ainsi que le capital des 429 000 titres disponibles dans tous les catalogues réunis (statistiques du Syndicat national de l'édition pour l'année 2004) ne suffisent pas à expliquer la relative méconnaissance des éditeurs et de leurs spécificités. En réalité, le public et les éditeurs subissent une même loi qui veut que chaque nouveau livre représente une aventure singulière, un pari. Dans les cas de succès, c'est une étrange équation qui combine la notoriété subite ou reconnue de l'auteur, la prescience d'un thème novateur ou judicieusement ressuscité, ou encore une rencontre avec l'actualité et ses hasards. Ce peut être aussi une « formule » de présentation qui séduit par une approche neuve, une consultation plus aisée ou une vision plus attrayante. Mais, quels que soient ces composants, il est avéré que l'image de marque d'une maison d'édition, aussi valorisante soit-elle, ne suffit pas à favoriser le lancement ou le succès d'un livre.

    En édition, toute innovation est susceptible d'adaptation, de démarquage, parfois habile, sa forme extrême étant le piratage, encore fort répandu et dont la forme la plus maléfique reste la reprographie (la gestion collective des droits de copie a été réglementée par la loi du 3 janvier 1995). De plus, un auteur peut, à tout moment, être repris par un éditeur concurrent, dans un marché de haute compétitivité : si certains auteurs restent fidèles à celui qui les a découverts ou lancés, le danger d'une rupture subsiste toujours.

    Enfin, comme pour toute activité commerciale, un prix de vente plus abordable peut être déterminant, a fortiori pour des œuvres « à l'identique », à savoir celles du domaine public que toute maison peut librement rééditer, sans contrat et sans régler de droits (aujourd'hui, soixante-dix ans après le décès de l'auteur, sauf de rares exceptions). Mais songeons également à une multitude de titres voisins, quasi interchangeables sur des thèmes sans cesse repris que proposent les séries populaires, les livres pratiques et les livres de poche.

    L'édition vit sous le signe d'une incessante dualité : ou bien elle accueille, elle suscite une recherche, une traduction immédiate de notre sensibilité, de notre savoir, de notre environnement visuel (sans échapper au système de la mode, propre à chaque génération) ; ou bien elle multiplie des ouvrages répétitifs et standardisés : un mal qui n'est pas nouveau, puisque Montaigne stigmatisait déjà les livres fabriqués comme des briques. Et l'histoire de l'édition, pendant plus de cinq siècles, révèle ces cycles, ces vagues de reprises et d'oublis : ainsi voit-on les sciences humaines et sociales régresser après la flambée des décennies de 1960 et de 1970.

    Un mal pernicieux atteint aussi le livre : l'échec. Tout produit industriel subit cette menace au niveau de la recherche, du lancement, voire de sa durée. Mais rares sont les domaines de production qui aboutissent à ces taux d'insuccès prévisibles que l'éditeur doit prendre en compte. Les ventes d'ouvrages en solde compensent faiblement ces pertes, car des millions de livres invendus, en retour et défraîchis, sont voués à la destruction, au pilon. Autodafé permanent, contre lequel s'insurgent les écrivains et un public averti, en proposant le don aux bibliothèques, aux institutions françaises et étrangères. Nul pourtant n'a résolu l'éventuel financement de ce circuit parallèle, que la Commission du livre et de la lecture suggéra en 1981. Des auteurs, des titres qui n'ont trouvé nul écho auprès des lecteurs perceraient-ils de cette façon l'indifférence qui les condamna à un prompt oubli ?

    Certes, il reste à écrire une histoire des œuvres importantes, voire primordiales, qui n'ont rencontré que désintérêt et qui ont été redécouvertes après plusieurs décennies ou même des siècles. Ces exceptions ne peuvent masquer une autre réalité, déjà dénoncée par Diderot : sur dix livres édités, deux ouvrages au mieux financent ceux qui couvrent tout juste leurs frais et, plus gravement, ceux qui grèvent le bilan de l'éditeur. En vérité, l'équilibre d'une maison requiert une vigilance, un professionnalisme à toute épreuve, car un seul maillon défaillant de la chaîne éditoriale peut condamner la vie ou l'indépendance de l'entreprise.

    • Les cinq rôles clés de l'éditeur

    Au sein de sa maison, et selon son importance, l'éditeur assume (ou délègue) cinq fonctions distinctes, qu'il coordonne.

    1. L'éditeur choisit, perpétue ou diversifie un fonds d'édition qui relève d'une ou de plusieurs disciplines. Certains éditeurs se limitent à une spécialisation (littérature, droit, médecine, etc.). Beaucoup plus nombreux sont ceux qui associent plusieurs domaines complémentaires (scolaire-jeunesse, littérature-histoire-sciences humaines, etc.). Seules d'importantes maisons et a fortiori les groupes d'édition, à travers leurs multiples départements et filiales qui représentent autant d'unités spécialisées offrent un large spectre d'activités, sans jamais combler toutes les cases de l'échiquier éditorial. Et cela même si leur volonté d'expansion s'étend au-delà de l'édition (industries graphiques, presse, informatique, cinéma, télévision, multimédia, publicité, etc.).

    Pour un éditeur, la notion de choix recouvre des approches différentes : par exemple, un éditeur de littérature, qui reçoit plusieurs milliers de manuscrits spontanés par an, n'en édite que trois ou quatre, souvent après avoir incité l'auteur à retravailler son texte. Son rôle essentiel relève davantage d'une prospection méthodique : auprès d'intellectuels, de journalistes qui publient leurs premiers textes, voire un roman qui ne traduit pas toutes les promesses d'un talent. L'éditeur de littérature a un double réseau d'influence, le sien et celui de son comité de lecture. Autant d'antennes auprès d'écrivains reconnus, de critiques, auteurs eux-mêmes qui, par un effet rétroactif, tendent à refléter dans leurs comptes rendus une image favorable de leur maison d'édition, tout en participant à des jurys influents.' Ces cercles de taste makers sont très ou trop efficaces.

    Mais ne perdons pas de vue que près de huit livres sur dix sont des œuvres de commande, qui, dans une immense majorité, sont proposées à un auteur par l'éditeur. Et nous distinguerons deux cas de figure. Tout d'abord l'édition programmée, au sens strict, qui répond à des instructions officielles (par exemple, les livres scolaires, les manuels, les codes). Et, par ailleurs, sur une échelle cinq à six fois supérieure, plusieurs milliers de titres s'inscrivant dans des collections imaginées par les éditeurs, selon des formules et des modules précis.

    En ce cas, l'éditeur définit les objectifs, les caractéristiques des ouvrages, leur niveau d'accessibilité ; cette volonté s'étend à de très nombreuses collections, d'une durée de vie infiniment variable. Quand le succès est affirmé, maints auteurs proposent leur collaboration et suggèrent, au gré de leurs affinités, de l'actualité et des thèmes porteurs, de nouveaux titres ou des séries dérivées. Le rôle principal de l'éditeur, ou de son directeur de collection, reste d'arbitrer ce foisonnement d'offres, d'accélérer ou de freiner le rythme de publication, de rectifier certains écarts. Cette forme d'édition nécessite un important travail de vérification, de mise au point des manuscrits, car nombre de spécialistes reconnus n'ont aucune formation dans le domaine éditorial. Pour les éditeurs, depuis 1969, la formation à l'édition après le long règne de la cooptation, de l'expérience acquise « sur le tas » a été assumée par Paris-VIII et, aujourd'hui, par Paris-XIII l'Asfored et l'École supérieure de commerce de Paris.

    Si l'œuvre est illustrée, les cartes, schémas, diagrammes, reproductions, photographies originales, suggérés par les auteurs et plus souvent par le responsable éditorial ou le directeur artistique, sont commandés selon les caractéristiques et le budget du livre. Seule une intime correspondance entre l'illustration, les choix typographiques, la mise en pages et la couverture permet d'aboutir à une œuvre exemplaire. L'esthétique du livre est une forme d'architecture où la publication assistée par ordinateur ouvre de nouveaux champs.

    2. L'éditeur assure et finance la fabrication de ses ouvrages. Il possède de plus en plus rarement sa propre imprimerie : celle-ci peut être rentable pour d'importantes chaînes de production standardisées, tels les livres de poche, encore que nombre d'éditeurs de ces séries procèdent, comme l'ensemble de leurs confrères, par appels d'offres auprès des papetiers, ateliers de composition, imprimeries, entreprises de brochage et de reliure, où s'affirment de forts mouvements de concentration. La diversité des formules et des choix techniques, l'ampleur des marchés et les possibles économies que la concurrence suscite exigent une formation avancée des responsables, parfois à l'échelle internationale, de nombreux ouvrages étant imprimés à l'étranger, notamment, on le verra, les coproductions et les coéditions en langues étrangères.

    3. L'éditeur diffuse ou sous-traite la diffusion de son fonds et de ses nouveautés. Cette fonction commerciale (qui ne doit pas être confondue avec l'étape suivante, la distribution) est confiée à un ou plusieurs réseaux de représentants, selon l'importance du chiffre d'affaires, voire selon diverses catégories de publications. Maintes structures existent : tel réseau visite les grandes librairies, les hypermarchés et supermarchés (au nombre de 1 200 environ) ; une deuxième équipe démarche les librairies-papeteries (de 1 500 à 2 000) ; une troisième sollicite les points de vente non spécialisés qui, par leur multiplicité (jusqu'à 20 000), représentent un chiffre non négligeable, notamment pour les livres de poche et les séries populaires. Hachette, par exemple, compte plus d'une dizaine de réseaux de représentants pour ses départements et filiales, tout en assurant la diffusion et la distribution d'éditeurs indépendants.

    Des maisons d'édition n'ayant qu'un fonds limité peuvent s'associer pour créer leur société de diffusion : elles évitent ainsi de confier ce rôle à une firme puissante où leurs ouvrages risqueraient de se fondre dans une masse pléthorique de titres. Cette formule présente des dangers : l'insuccès d'un ou de deux éditeurs peut compromettre la survie d'une telle association. Mais de la qualité de la diffusion, de son efficacité dépendent l'existence, la liberté de l'éditeur, car si le best-seller se fraye une voie aisée, le succès moyen et les ouvrages de vente lente sollicitent une vigilance réelle. Et maîtriser les relations avec 3 000 à 20 000 clients, souvent pour des chiffres d'affaires faibles, au-delà des 1 500 à 2 000 premiers points de vente, représente une lourde organisation et une gestion rigoureuse. Il existe un autre circuit, la vente en ligne via Internet, qui représente de 3 à 4% du chiffre d'affaires.

    La remise aux points de vente est négociée entre l'éditeur et son diffuseur-distributeur. Elle pourrait être l'objet d'accords interprofessionnels placés sous l'égide des pouvoirs publics. Mais l'édition observe un tenace individualisme. La remise de base est de 27%, auxquels s'ajoutent des majorations, soit en moyenne 7% pour des critères qualitatifs et 4% pour des critères quantitatifs.

    Depuis 1988, le Syndicat national de l'édition, avec Électre, base de données fournissant des renseignements bibliographiques, rationalise une information continuellement à jour. De son côté, Dilicom, structure interprofessionnelle, dispose d'une base de données de 710 000 titres francophones et sert à la transmission de commandes émises par environ 7 000 points de vente. Un peu plus de 1 500 librairies sont informatisées et nombreuses sont celles qui opèrent encore via le Minitel.

    4. L'éditeur assume ou sous-traite la distribution de ses livres. Les groupes et maisons d'édition importantes possèdent leur propre centre de distribution, également opérationnel pour d'autres éditeurs sous contrat : Hachette et Editis jouent ici un rôle de leaders.

    La distribution a constitué un point noir jusqu'en 1990 et la France s'est enfin dotée de structures compétitives, ce qui a permis de réduire de moitié les temps d'exécution des commandes et livraisons. Si l'expédition des nouveautés ne pose pas de problème majeur, le réassort des titres (commandés par les points de vente) souffre d'un système devant répondre, souvent à l'unité, à plusieurs centaines de milliers de titres différents, parfois en rupture de stock ou en incertaine réimpression. Chacun des deux groupes d'édition a privilégié sa propre logistique, et a refusé de coopérer avec la plate-forme mise en place par la Direction du livre, mais nombre de libraires ont également refusé ce système visant à rabaisser spectaculairement le nombre de jours de livraison. Lors des restructurations, la création ou la réorganisation d'un centre de distribution peut être cruciale pour des éditeurs tiers qui ont lié leur sort à son efficience. Ce fut le cas, en 2003, avec Volumen, que le groupe La Martinière mit en place lors de son rachat des éditions du Seuil.

    Le Syndicat national de l'édition avance que 2 400 éditeurs sont diffusés-distribués par 190 entreprises. Mais seuls 10 distributeurs assurent les flux physiques et financiers de 90% de la production éditoriale. Ces derniers chiffres démontrent l'ampleur et la puissance des concentrations.

    On estime que de 10 à 20% du chiffre d'affaires de la profession (qui s'est monté à 2 593 millions d'euros en 2004) sombrent dans les aléas et les délais d'expédition : combien de clients, de libraires renoncent à passer des commandes irrégulièrement livrées ? Conscients de l'importance de cet enjeu, la profession et les pouvoirs publics ont multiplié les mesures : Electre, Code barres, D.C.L. (dépôt central du livre). Internet et les réseaux on-line assureront-ils un relais salvateur ou seront-ils un danger majeur pour les actuels points de vente de la librairie ? Il faut craindre en effet que la bataille des remises auprès de leurs éditeurs fournisseurs auxquelles ils procèdent entraîne à court ou à moyen terme la disparition de certains des compétiteurs.

    La plupart des libraires négocient avec les éditeurs une « grille d'office », envoi automatique et facturé des nouveautés, en quantités prédéterminées, et parfois dépassées pour forcer le succès, ce qui amplifie les retours et provoque des tensions interprofessionnelles.

    Le libraire, qui surveille l'état de ses stocks et sa trésorerie, a la faculté après trois mois (et souvent moins) de retourner les invendus et d'être crédité. Ces invendus atteignent de nos jours des taux alarmants qui vont de 15 à 50% , voire plus. Que l'on mesure le coût de ces réexpéditions, de leur reconnaissance par l'éditeur qui les réinsère dans ses stocks, les crédite ou les pilonne. Sans oublier nombre d'ouvrages défraîchis que le marché des soldes n'absorbe qu'en faible part. Le rapport de Patrice Cahart estimait en 1988 que près de 50 millions de livres étaient détruits chaque année. Tel est le prix payé par toute la chaîne du livre pour tenter de donner leur chance aux 32 000 nouveautés. Si les libraires bénéficient du système, ils en accusent les dangers et la charge. Même s'ils sont peu nombreux, les éditeurs qui pratiquent la vente ferme (et des offices exceptionnels) sont contraints d'accepter certains retours traités avec la direction commerciale qui risquerait, en cas de refus, de voir se tarir les commandes de nouveautés.

    5. L'éditeur dispose de moyens multiples pour promouvoir ses ouvrages. L'information auprès des libraires, le service de presse aux journalistes de la presse écrite et audiovisuelle, aux prescripteurs et membres des jurys, aux organismes et institutions représentent une charge extrêmement variable. Certains leaders d'opinion, notamment à travers la télévision, peuvent soudain cristalliser un succès, surtout si l'auteur possède un charisme médiatique, mais d'autres best-sellers naissent à l'abri de ces rumeurs. Rien n'est joué d'avance et, le prix Goncourt en témoigne, des écarts de vente qui peuvent aller de un à cinq sont monnaie courante. Aucune orchestration, aussi bien conduite soit-elle, ne supprime l'imprévisibilité d'un succès.

    La publicité anticipe le lancement (via la radio, la télévision ou l'affichage) ou l'appuie. Trop souvent, l'éditeur fait état de chiffres sujets à caution, et confond sciemment chiffres de tirage et de vente, avant les vagues de retours. Il est pourtant avéré que les budgets de publicité ont progressé, passant d'environ 5 à 8, voire 10% du chiffre d'affaires. Relativisons ce dernier taux qui concerne des opérations spéciales pour des ouvrages ou des séries de grande diffusion (notamment en publicité sur le lieu de vente), car bien peu d'éditeurs assurent à l'ensemble de leurs auteurs cette prime de notoriété. La force de frappe de la publicité peut atteindre ou dépasser 1,5 million d'euros pour des publications conçues, calibrées selon des formules déjà expérimentées à l'étranger (Le Livre des records, la collection Harlequin, etc.). Ou bien une cellule de marketing éditorial commande « sur mesure », après des études de marché précises, des livres conçus à la chaîne par des « écrivants » que l'anonymat recouvre. Une politique d'auteurs fait place à une stratégie de produits et modifie la structure même des maisons. Mais tout livre est aussi un produit comme les autres, puisqu'il nécessite un investissement de recherche, de conception, de fabrication et de lancement.

    • L'économie du livre

    L'économie du livre découle de deux paramètres distincts : les frais fixes (ou coûts de premier établissement) et les frais variables (papier, impression, brochage, cartonnage-reliure).

    Les frais fixes varient selon la formule du livre. On ne comparera pas le faible coût de composition, de corrections et de mise en pages simple pour un roman, et les sommes engagées pour réaliser un livre d'art ou une encyclopédie, qui impliquent : recherche d'une formule, cartes, dessins, prises de vue, droits dus sur les reproductions, photogravure des films en noir et en couleurs, mise en pages élaborée chez l'éditeur et l'imprimeur, reports des plaques offset en atelier et calages de machines quatre couleurs. Entre un roman de deux cents pages et un livre en couleurs, en grand format, l'écart peut varier de un à dix, même si la P.A.O. a modifié l'échelle des coûts en permettant à l'éditeur de maîtriser sa gravure et sa mise en page.

    Tout ouvrage fait l'objet d'un devis et de comptes d'exploitation prévisionnels afin de définir la formule optimale correspondant au prix du marché, surtout si le livre ou la série apparaît en concurrence directe avec des ouvrages similaires. La définition du tirage, pour la première édition, représente un choix difficile, la réimpression restant aléatoire. Car un tirage trop bas charge la nouveauté de frais incompressibles. Mais une réimpression hâtive, en cas de frémissement des ventes, peut être ruineuse (Ajoutons que les nouvelles presses d'impression numérique, telles que Océ, Canon, Delphax, Kodak et I.B.M., 'permettent déjà des tirages de quelques centaines, voire dizaines d'exemplaires. La chaîne du livre s'en trouvera bouleversée). L'éditeur a pour objectif (si l'on excepte les ouvrages lourds qui seront rentabilisés sur plusieurs éditions) de viser quelques mois ou une année de vente. À condition d'avoir appliqué au prix de revient du livre un coefficient multiplicateur qui prend en compte les droits, les frais financiers, les frais généraux (13 ou 14%) et les coûts de la diffusion-distribution (qui incluent la remise du libraire), soit environ 55 à 60%.

    Les droits d'auteur relèvent aussi des frais proportionnels. Ils varient selon les catégories de livres : d'environ 4 à 15% sur le prix de vente, hors T.V.A. Quelques auteurs de forte notoriété atteignent 20%. Seule l'œuvre collective, où la contribution de chaque auteur se fond indistinctement dans un ensemble, fait l'objet de règlements forfaitaires. Généralement, l'auteur reçoit une avance sur droits, objet d'une libre entente. Aux droits d'auteur peuvent s'ajouter des droits annexes et dérivés pour les éditions club, de poche, les traductions, les CD-ROM, la loi du 5 juillet 1985 prévoyant un contrat distinct pour l'œuvre audiovisuelle (DVD, films).

    La vie d'une maison est ainsi liée à une succession de défis pour chaque titre : les uns sont largement déficitaires, d'autres atteignent un point d'équilibre (souvent 60 à 70% du premier tirage). Certaines maisons fondent leur existence sur la seule émergence de quelques best-sellers, mais à une année exceptionnelle peut succéder une phase dépressive. Tout dirigeant se doit de veiller à ces cycles quasi imprévisibles, plus encore en un temps où la plupart des fonds s'érodent, au bénéfice incertain des nouveautés.

    Les décennies de 1960 et de 1970 ont ainsi été marquées par la prééminence des gestionnaires qui ont régulièrement conquis les positions dominantes. Pour une ou deux années de disgrâce, des éditeurs de premier plan ont été absorbés et leur nom survit sur les couvertures. Mais le taux de rotation des gestionnaires, notamment dans les groupes, s'avère parfois impressionnant.

    • Nouvelles évolutions : macro- et mini-structures

    Les dernières décennies ont été marquées par de nombreux mouvements de concentration, principalement autour de Hachette, des Presses de la Cité, de la Compagnie européenne de publication (C.E.P.) qui réalisaient en 1987 80% du chiffre de l'édition française. Et, dans une moindre mesure, autour de Gallimard et de Flammarion. Notons que, dès les années 1960, on avait observé aux États-Unis de semblables opérations, fortement liées au développement des livres de poche, et surtout des chaînes de télévision dont elles paraissaient une extension naturelle. Nombre de ces accords se sont déliés, car les synergies se révélèrent moins réalistes et fructueuses qu'on ne l'avait espéré.

    En 1981, le soudain « ramassage » boursier de Hachette par Jean-Luc Lagardère et Matra fait passer, pour la première fois, une maison d'édition française sous le contrôle d'une firme industrielle. Leader, Hachette revendiquera une dimension multimédias et internationale avec le rachat en 1988 des Américains Curtis, éditeur de magazines, et de Grolier, spécialisé dans les encyclopédies populaires. Un marché national en stagnation incite Hachette à acquérir d'autres firmes anglophones et hispanophones (les Éditions Salvat) : leurs aires linguistiques n'ont pas l'étroitesse de la francophonie.

    Deuxième groupe d'édition (en juillet 1987), les Presses de la Cité sont détenues en majorité par la C.G.E. (Compagnie générale d'électricité) et regroupent, outre les Presses de la Cité proprement dites, Bordas et le premier club du livre, France Loisirs (en association à 50 p. 100 avec le leader européen Bertelsmann). Plus de 4 millions d'adhérents français représentent une considérable source de profits.

    Troisième grand, la C.E.P., premier groupe de presse économique, professionnelle et technique, organisateur de salons spécialisés, a manifesté ses visées sur l'édition en achetant Nathan (1979), puis Larousse (1984). Trois ans plus tard, elle est associée à Laffont pour créer une société de vente par correspondance. L'implantation de Larousse et de Nathan à l'étranger consolide de futures associations hors de l'Hexagone.

    Sur la scène internationale, l'année 1987 est à nouveau spectaculairement marquée par des O.P.A. (offres publiques d'achat) qui touchent les États-Unis, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et la R.F.A. : certaines des maisons acquises, parfois par des entreprises étrangères, sont quelques mois plus tard reprises et renforcent la puissance d'autres groupes. Cette fièvre de rachats connaît la même année un nouveau rebondissement en France avec la fusion des Presses de la Cité et de la C.E.P. qui forment un contre-pouvoir face à Hachette : le Groupe de la Cité qui consolide sa présence à l'étranger (Grande-Bretagne et Espagne). Plus spectaculaire encore, l'O.P.A. de Havas sur la C.E.P. en 1997 place celui-ci au premier rang.

    Cette opération tout juste accomplie, Jean-Marie Messier, dirigeant de la Compagnie générale des eaux, polytechnicien et énarque, prend à son tour, en 1998 le contrôle de Havas et de Canal Plus, groupe qui devient le géant de la communication Vivendi, puis, après une nouvelle fusion, Vivendi Universal : la branche livre est nommée Vivendi Universal Publishing. Pendant une brève période faste, Jean-Marie Messier est plus souvent aux États-Unis qu'en France pour de fructueux accords espérés avec Hollywood et l'univers du multimédia. Mais la démesure de sa gestion obère les finances du groupe. La démission de Jean-Marie Messier en 2002 est immédiatement suivie de la mise en vente de la branche édition.

    Pour Jean-Luc Lagardère, P.-D.G. de Hachette et Jacques Chirac l'y engage afin de trouver une « solution française » à cette crise, se présente l'opportunité d'un rachat de première importance, devenu effectif à l'automne de 2002. Mais il meurt en mars 2003. Arnaud Lagardère, son fils et successeur désigné, rencontre de fortes oppositions de la part du monde éditorial. Celui-ci en appelle à un arbitrage de la Commission européenne de Bruxelles. Au nom de la concurrence, Hachette se voit ainsi contraint d'abandonner cependant selon son choix nombre de maisons qu'il avait captées ; il doit donc « re-céder » 60 p. 100 de son acquisition éditoriale qui, sous le nom d'Editis, est mise aux enchères. Cet ensemble comprend notamment Nathan, Le Robert, Laffont, Plon, Presses-Solar, Belfond, Pocket et le centre de distribution Interforum. Bruxelles donne enfin son feu vert à cette nouvelle répartition. En juin 2004, Hachette cède à un groupe financier sans lien avec l'édition, Wendel Investissement, Editis, qui devient le deuxième groupe d'édition français.

    Presque simultanément l'édition littéraire avait été ébranlée par la déstabilisation des Éditions du Seuil en janvier 2004. Hervé de La Martinière, éditeur spécialisé dans les ouvrages photographiques et fort de ses succès avec le photographe Yann-Arthus Bertrand (La Terre vue du ciel) acquiert Le Seuil avec l'appui financier de la famille Wertheimer (Chanel), du Chicago Tribune et de la banque Natexis. Le groupe La Martinière-Le Seuil, pour ce qui concerne le montant de son chiffre d'affaires, précède de peu Flammarion et Gallimard.

    Malgré ces bouleversements, nombre de maisons de moyenne importance traversent cette crise et continuent d'affirmer leur indépendance : Gallimard, Albin Michel (qui conservent leur structure familiale, ce qui n'est pas sans risque pour leur avenir), les P.U.F., auxquels il convient d'ajouter d'excellents éditeurs de littérature ou spécialisés l'essor de la province est significatif (mentionnons par exemple Rivages, Actes sud) qui contribuent à la créativité, à l'ouverture vers d'autres ambitions.

    Depuis une dizaine d'années, on assiste au spectaculaire développement de L'Harmattan, spécialisé en sciences humaines et sociales, qui a partiellement pris le relais d'anciens éditeurs universitaires, dont beaucoup sont désormais intégrés à des groupes plus soucieux de forte rentabilité. Les rares indépendants qui subsistent, notamment les P.U.F., ont fortement restreint leurs programmes. Aussi les universitaires, devant la nécessité de publier pour progresser dans leur cursus, se sont-ils tournés vers cette maison qui exige d'eux un manuscrit formaté sur CD et ne nécessitant aucune intervention ou révision éditoriale, ce qui peut présenter d'indéniables dangers. Avec une politique de tirages très restreints, L'Harmattan dépasse en nombre de titres annuels Hachette, quoiqu'il se situe en 78e position pour son chiffre d'affaires. L'innovation peut être fille de la prudence.

    On se doit d'évoquer aussi de jeunes maisons sans cesse naissantes : des éditeurs transfuges de grandes firmes, parfois au gré de restructurations qui les aliènent dans leurs aspirations, fondent une structure légère, avec quelques collaborateurs. De premiers succès les confortent, mais les aléas de ce métier les exposent à maints périls et les conduisent souvent à disparaître ou à s'associer à de plus puissantes maisons pour tenter de sauver leur relative indépendance. Pareillement, une nouvelle race d'éditeurs qui ne financent pas eux-mêmes la fabrication ni la diffusion-distribution de leurs ouvrages et qui travaillent sur mesure pour des maisons traditionnelles voit le jour : ce sont les packagers. Ces cellules légères (une innovation anglo-américaine) ont un avenir certain, car de nombreuses maisons allègent leurs charges de structure et sous-traitent ainsi une partie de leur programme éditorial.

    Ces concentrations en vagues déferlantes ont modifié les centres de pouvoir : les cabinets d'audit extérieurs ont émis plusieurs verdicts sans appel et renforcé les contrôles de gestion internes. S'appuyant sur les services commerciaux et les cellules de marketing, ils tendent à programmer l'avenir de la maison. Après de longues périodes où l'empirisme de l'éditeur a seul prévalu, les lieux de décision se sont déplacés, souvent au nom d'une rentabilité à court terme, et au détriment des œuvres ambitieuses que freine la baisse constante des tirages moyens.

    La bataille autour des livres de poche a été l'un des premiers signes de cette mutation : il était vital pour un groupe de posséder un maximum de titres transférables en poche, et les acquisitions successives de firmes par Hachette, les Presses de la Cité et Gallimard ont favorisé leur expansion. Fer de lance d'une démocratisation de la culture, le livre de poche a été aussi l'enjeu d'une guerre économique : l'étendue des catalogues (75,3 millions de romans vendus en 2004), la puissance grandissante des groupes, l'importance opérationnelle de la diffusion-distribution nécessitant des investissements massifs (y compris de publicité) ont conforté ces groupes et des maisons fondant leur succès sur cette forme d'édition. Il en est de même pour les séries populaires (livres pratiques, romans policiers, d'espionnage, littérature romanesque) de très grande diffusion ; Harlequin a représenté à cet égard un modèle de taylorisation éditoriale, avec 30 millions de volumes vendus chaque année. La baisse du prix a été spectaculaire avec la percée des livres à environ 2 euros (Librio et Mille et Une Nuits), après qu'ils eurent rencontré le même scepticisme que le poche. En fait, la librairie est aujourd'hui presque aussi concentrée que l'édition avec deux leaders, la F.N.A.C. et Leclerc, suivis de Hachette, des grandes surfaces (spécialisées ou non), de Virgin, et enfin des chaînes de librairies appartenant à des éditeurs (Flammarion, Gallimard). Face à cette offensive, la librairie traditionnelle est en chute régulière et se diversifie pour pallier cet écueil. L'apparition de la vente on-line à la suite de Barnes & Noble, de Amazon.com. et le nombre élevé de nouveaux sites sera-t-il un péril de plus, et de quelle ampleur ? L'allemand Bertelsman privilégie cette forme de diffusion que Hachette et d'autres groupes suivent de très près. À cela s'ajoute la vente en kiosque d'ouvrages, couplée à des périodiques, une forme de distribution qui est établie de longue date en Italie et en Espagne, mais tend à s'imposer également en Allemagne et en France ; Atlas, Taschen et Encyclopædia Universalis y ont eu recours.

    La lutte sévère autour des clubs du livre incarne aussi les enjeux en présence : Bertelsmann avait proposé à Hachette (vers 1970) de s'associer à parts égales pour créer, à l'image de sa filiale en Allemagne, France Loisirs. Le groupe français déclina cette offre, reprise par les Presses de la Cité. Tardivement, Hachette a tenté de corriger son erreur en créant le Club pour vous, qui s'est soldé par un retentissant échec. Aujourd'hui France Loisirs, avec 24 millions de livres en 2005, en dépit d'un léger essoufflement, continue de précéder très largement les autres spécialistes de la vente par correspondance, tels le Grand Livre du mois (en perte), Sélection du Reader's Digest ou Time-Life. En 1987, Hachette a vainement renouvelé son offensive avec l'opération « Succès du livre », dans les librairies et hypermarchés, en proposant une remise de 20% qui contournait la loi sur le prix imposé du livre.

    Cette loi de 1981, adoptée par la suite par la plupart des pays européens, avait pour objectif de protéger le réseau des librairies, de plus en plus concurrencé par les grandes surfaces. Ces dernières pratiquaient remises ou ventes à prix coûtant pour les best-sellers, privant ainsi le réseau traditionnel d'un chiffre d'affaires essentiel pour répondre à sa vocation : la vente d'un choix de titres diversifié. Le contre-choc d'une brutale augmentation du prix du livre n'est pas survenu, les transgressions des hypermarchés ont entraîné maints procès, les associations de consommateurs ont protesté, les éditeurs ont (officiellement) soutenu les libraires dont la stabilité reste toute relative, car le commerce moderne ne cesse de progresser. D'où la nécessité, pour les éditeurs, d'y encourager le « prévendu », les œuvres banalisées et celles qui sont portées par les médias et la publicité. Certes, les listes des « meilleures ventes » publiées par les magazines donnent droit de cité à quelques œuvres exemplaires. Mais si l'édition traditionnelle et la librairie n'ont jamais préservé du médiocre, force est de constater que ces nouveaux lieux de vente nivellent la demande. Et nombre d'éditeurs refusent de laisser à leurs concurrents près de 20% du marché.

    Champ de contrastes semblables, le courtage, notamment auprès des enseignants, propose des encyclopédies, des dictionnaires, des œuvres complètes et, aussi, des publications de basse catégorie. Cette édition lourde, d'un prix de vente élevé, et accordant de larges facilités de crédit a représenté 10% du chiffre d'affaires de l'édition. Mais elle connaît un fort déclin, dû à une modification du statut et de l'image du livre face aux autres médias.

    L'accès au livre, c'est aussi les bibliothèques qui se métamorphosent en médiathèques où le nombre de volumes empruntés a fortement augmenté, passant de 59 millions en 1980 à 161 millions en 2005. Une amplification qui a fait renaître la revendication des éditeurs et auteurs d'instaurer un « prêt payant » qui se concrétise après de nombreuses oppositions. Les sommes désormais collectées sont également réparties entre auteurs et éditeurs.

    • L'édition sans frontières

    En 2004, le montant des exportations de livres français à travers le monde, travaux d'impression inclus, s'est élevé à 637 412 milliers d'euros. Le montant des importations de livres étrangers était, lui, de 492 840 milliers d'euros.Les premiers importateurs de livres français étaient, dans l'ordre, en milliers d'euros : la Belgique et le Luxembourg (132 131), la Suisse (86 142), le Canada (70 428). La domination de l'anglais apparaît clairement dans l'importation de livres traduits de cette langue, puisqu'elle représente     60 % et un nombre élevé de best-sellers (Stephen King, Patricia Cornwell, Mary Higgins Clark, Dan Brown sans oublier, dans le secteur de la jeunesse, la série Harry Potter de J. K. Rowling). En vérité, même si la diffusion des livres en langue française régresse, d'importants marchés restent ouverts. Mais leurs importations de première nécessité, leur manque de devises, notamment pour le papier, les crises politiques, économiques et les fluctuations monétaires ont longtemps freiné notre expansion. Pourtant, d'immenses besoins restent insatisfaits : l'intérêt porté à notre production, en Afrique ou à l'Est, par exemple, en témoigne.

    Les pesanteurs dénoncées à propos de la distribution du livre en France se trouvent amplifiées à l'échelle des exportations : si l'Europe communautaire a institué une zone de libre-échange pour le livre, ailleurs la complexité des réglementations, les difficultés de paiement à travers des réseaux bancaires inadaptés, la précarité des services postaux et leurs tarifs excessifs contrarient la circulation du livre.

    De ce point de vue, les mouvements de traduction sont tout aussi révélateurs. En 2004, l'Espagne' se place au premier rang des pays acquéreurs de droits français, suivie par l'Italie', 'le Portugal, la Corée, la Chine, l'Allemagne, et, en septième position, la Grande-Bretagne. Par langues, l'espagnol devance l'italien, le portugais, l'anglais et l'allemand.

    Le ministère de la Culture français et le Centre national des lettres, en liaison avec les professionnels, subventionnent environ 5% de ces traductions. Mais parmi les vingt-cinq auteurs les plus traduits à travers le monde (16 d'entre eux sont des classiques !), l'Index translationum, répertoire des ouvrages traduits dans le monde entier, ne mentionne que trois auteurs de langue française : Jules Verne (172 traductions), René Goscinny (101) et Simenon (82). À l'heure de l'information en direct et des satellites, l'édition témoigne ainsi d'un étonnant conservatisme : la crise de la création atteint la plupart des pays riches, qui ne montrent qu'un très relatif intérêt pour les autres cultures et les mentalités différentes.

    Les efforts entrepris par l'U.N.E.S.C.O. pour favoriser la naissance et la progression d'une édition nationale dans les pays en développement sont méritoires. Leur essor se heurte aux difficultés économiques, à d'autres priorités vitales, aux innombrables dialectes qui fragmentent les éditions dans ces pays. Mais faciliter la naissance d'une firme, animer un programme d'édition réellement adapté à la demande locale (l'U.N.E.S.C.O. envoie des spécialistes, finance la création d'imprimeries) ne supprime pas le handicap de la diffusion et de la distribution dans ces contrées où les réseaux de librairies et de bibliothèques restent plus que précaires. Nombre de pays industrialisés, aux premiers rangs desquels figurent les pays anglo-saxons et la France, ont signé des accords de coopération et ont implanté des filiales aptes à répondre aux besoins immenses en livres d'enseignement et de formation ainsi qu'à l'essor des littératures authentiques. Mais ce néo-colonialisme peut perpétuer une dépendance, compromettre la survie d'une édition locale et s'avérer une politique à courte vue, car il est évident que la « faim de lire », une fois satisfaite, appellerait de fructueux échanges culturels. En dépit de la volonté des gouvernements nationaux, des campagnes d'alphabétisation, des subventions accordées par les pays nantis, de la formation des cadres dans les groupes d'édition européens, la pénurie de livres affecte encore les deux tiers de l'humanité.

    Les coéditions et les coproductions représentent la troisième dimension de l'édition sans frontières. Francfort, la plus importante foire du livre, fut à l'origine de leur essor dans les années 1950-1960. Aujourd'hui, les foires de Londres, Turin et Buenos Aires montent en puissance. La coédition est un accord pour la traduction-adaptation d'ouvrages (généralement illustrés) par un éditeur, détenteur du copyright, qui en cède à un ou plusieurs éditeurs étrangers les droits d'édition. Le pivot de cet accord réside dans une répartition des frais fixes de conception, d'iconographie, de photogravure, de mise sous presse. Si l'on excepte les publications relevant d'un intérêt strictement national, nombre d'albums, d'atlas, d'encyclopédies, de livres d'art, de référence et de jeunesse peuvent bénéficier de cet allégement des investissements qui favorisent la création et le lancement d'œuvres (le meilleur et le médiocre se côtoient) à des prix plus accessibles.

    Autre forme d'accord, la coproduction est une association d'éditeurs désireux de concevoir, financer et réaliser, en diverses langues étrangères, des ouvrages dont ils détiennent ensemble les droits. Moins fréquente, elle sera favorisée par les filiales des multinationales, par les accords privilégiés entre éditeurs qui, comme pour la coédition, se répartiront les frais fixes de création. Les pays en développement gagneraient à bénéficier de ces associations qui leur permettraient de promouvoir des livres et des manuels à des prix très compétitifs : l'U.N.E.S.C.O. et la Banque mondiale ont soutenu de tels programmes, mais le manque de capitaux, l'absence de volonté politique, la faiblesse des infrastructures locales, déjà évoqués, les freinent. L'avenir du livre, sur les cinq continents, reste lié à cette volonté d'échanges qui permettrait d'engager des programmes ambitieux et de démocratiser l'imprimé.

    • Quel avenir pour l'édition ?

    Les sombres prédictions de McLuhan annonçant la lente disparition du livre face à l'électronique ne se sont pas confirmées. La création, dans le cinéma, a été infiniment plus atteinte. Mais les éditeurs, à travers le monde, sont désormais conscients qu'ils doivent veiller à l'érosion de leurs parts de marché et trouver des solutions pour compenser la baisse des tirages.

    L'audiovisuel incarne une redoutable concurrence : la multiplication des chaînes de télévision, que la formation des grands groupes multimédias favorise, abolit les frontières politiques et économiques. Hachette, en acquérant La Cinq, a illustré une fascination qui faillit ruiner le groupe Mondadori, avec Rete Quatro. La communication, dont le livre n'incarne qu'une faible part, intéresse désormais les groupes financiers et devient l'enjeu d'opérations qui bouleversent sans cesse l'échiquier des médias. Aucune société n'est à l'abri d'une O.P.A. L'édition mue dans un paysage aux contrastes saisissants : multinationales à un extrême et firmes encore artisanales à l'autre. Les maisons intermédiaires, qui n'ont pas la puissance des capitaux, ni l'accès à de possibles fructueuses fusions représentent peut-être celles qui rencontreront les plus graves difficultés car leurs fonds d'édition, souvent intéressants, sont convoités. À l'opposé, l'avenir appartient aussi à des structures légères, d'une remarquable inventivité et capables de s'adapter à des micromarchés qui seront parfois ceux du futur. Ainsi en est-il de certains domaines littéraires peu ou mal exploités par les firmes puissantes qui jugent ces parcelles dérisoires, telles que les traductions d'auteurs inconnus ou de langues rares.

    Le domaine du livre documentaire se place désormais sous la dépendance de l'informatique, celle que domine l'auteur (une nouvelle manière de concevoir, d'écrire, de transformer) et celle de l'éditeur. Sans oublier l'inter-relation qui s'opère entre l'un et l'autre, et dont la base de données constitue une nouvelle source de « dialogues ». Sans omettre enfin, celle, capitale, qui s'ouvre vers le lecteur.

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    Depuis une vingtaine d'années, en dépit des pronostics, l'augmentation du parc de micro-ordinateurs n'a modifié la production éditoriale que dans quelques rares secteurs très précis, notamment d'ordre professionnel. Tant que le nombre de lecteurs restera en deçà d'un certain seuil et la passivité financière de l'Éducation nationale favorise cet état, les groupes multimédias et les importants éditeurs resteront sur la réserve. Mais la numérisation, aujourd'hui omniprésente chez les éditeurs en ce qui concerne le processus de composition, permettra de passer dans des temps incroyablement courts du livre papier au multimédia. Et plus cette reconversion sera tardive, plus les performances et l'étendue des nouveaux médias deviendront compétitives.

    Déjà, Internet est apparu, tel Janus, comme un actif agitateur commercial et culturel et, plus conventionnellement, comme un mode d'accès efficace auprès des grandes bibliothèques. En 2005, les initiatives du géant américain Google ont incité plusieurs pays européens à lancer de relativement ambitieuses campagnes de numérisation d'ouvrages de leurs bibliothèques. L'écran, lui, constitue un handicap dans le domaine de la fiction où l'on découvrira peu ou pas de grands lecteurs, tandis que la recherche de l'information, toujours en quête d'une perfectible mise à jour, est mieux à même d'accepter les sujétions de l'écran.

    En vérité, si nos capacités de stockage d'informations sont quasi illimitées, le réel défi à relever devient de savoir les dominer. L'édition a une expérience pluricentenaire de ce qui touche à l'organisation de l'information et de la connaissance. À l'opposé, Google, surgi en moins de deux décennies, parviendra-t-il à discipliner un jour son fonds exponentiel ? Des formules de compromis se dessinent-elles ?

    « L'encre électronique », inventée au Media Lab du Massachusetts Institute of Technology a été utilisée pour le e-book de Cytale en 2002. Ce prototype s'est rapidement révélé obsolète. En revanche, trois ans plus tard, le livre électronique renaît sous la forme d'une feuille plastique souple, enroulée sur une baguette qui recèle l'électronique et la batterie. Des microbilles noires et blanches, commandées par des impulsions électriques, forment lettres ou dessins avec une parfaite netteté.

    Des multinationales européennes et américaines suivent déjà de près les progrès des entreprises à l'origine de cette invention en Asie. Si la presse paraît pouvoir se convertir à un tel « terminal portable », des éditeurs de livres, de par le monde et en France, suivent également cette actualité technologique. Sa percée pourrait se révéler foudroyante, à l'instar du ipod (Apple) qui a supplanté les produits de Sony. Reste un immense débat : comment l'édition papier résistera-telle à cette offensive, à l'heure où, sur un autre terrain, Google commence à s'imposer urbi et orbi ?

    L'heure est venue d'une mutation qui arque une réelle fracture entre un passé vivant à travers l'édition papier et l'avenir de l'écran. La réflexion de Jorge Luis Borges, « le livre n'est pas une entité isolée : il est une relation, il est l'axe d'innombrables relations », concerne désormais, autant que le monde du livre, celui des écrans qui progresse sous nos yeux et fascine une nouvelle génération, qui s'est déjà convertie.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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  • Le grand fait de la seconde moitié du XXesiècle est l'apparition du paperback (littéralement, livre broché, par opposition aux éditions normales, généralement cartonnées dans les pays anglo-saxons) qu'on appelle aussi « livre de poche ». Dès la fin du XVIIIesiècle, des tentatives avaient été faites en Angleterre pour fournir au lecteur populaire, au lieu des grossières éditions de colportage, des livres à bon marché. Ce sont les progrès techniques de l'édition qui ont permis aux éditions Penguin d'offrir à partir de 1935 des livres d'un nouveau type : présentation agréable, texte de qualité, prix très bas. La formule fut perfectionnée pendant la Seconde Guerre mondiale par les éditeurs des États-Unis afin de fournir des lectures aux millions de soldats américains dispersés dans le monde. Ainsi commença à partir de 1950 une sorte de « révolution du livre » qui devait changer les structures et les dimensions de l'édition. Il en sera question plus loin. L'édition traditionnelle a continué à se développer, bien que la pénurie croissante de papier dans la plupart des pays du monde, ait considérablement augmenté le prix des livres. Cependant, la généralisation de nouvelles techniques d'imprimerie comme l'offset, la photocomposition, la composition par ordinateur ainsi que l'amélioration des procédés de reproduction de couleurs, ont favorisé la généralisation des publications légères. Bien qu'encore insuffisante et timide, il existe maintenant une production appréciable de livres dans les pays en voie de développement.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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  • Il faut attendre le XVIIIesiècle et les débuts de l'entreprise capitaliste pour voir apparaître l'éditeur qui n'est qu'éditeur. En Angleterre, Richardson était imprimeur, mais le groupe financier qu'il forma avec quelques-uns de ses collègues pour l'édition de divers livres et notamment des siens était déjà une entreprise d'édition. Diderot fut en France sinon le premier, du moins le plus célèbre parmi les premiers éditeurs à l'état pur. Ce sont déjà tous les problèmes de la profession certains sont encore très actuels qu'il expose en 1767 dans sa Lettre sur le commerce de la librairie.

    Diderot parle de libraires et de librairie. Le terme d'éditeur devait apparaître quelque temps plus tard et c'est probablement à Napoléon qu'on le doit lorsqu'une loi exigea que toute publication eût un « éditeur responsable ». L'idée est un peu policière, mais elle a certainement contribué à la prise de conscience de l'éditeur en tant que tel, car c'est effectivement la responsabilité de l'éditeur qui le distingue de l'imprimeur et du libraire.

    Dans l'Europe du XIXesiècle, il s'est parfois agi d'une responsabilité pénale, mais, avec la naissance de la grande entreprise capitaliste, c'est la responsabilité financière qui domine. La révolution industrielle a gagné l'imprimerie dans les premières années du siècle, permettant des tirages jusque-là inconnus, aussi bien pour les livres que pour les journaux. Cela correspond à un changement d'échelle du public auquel s'adresse l'édition et qui désormais sera dominé par la petite bourgeoisie et même une partie du prolétariat. L'éditeur devient un industriel du livre. De grandes dynasties se fondent. La plus typique est celle Murray à Londres, dont le fondateur, John Murray Ier, venu d'Écosse, s'était installé à la fin du XVIIIesiècle comme petit libraire-éditeur. Son fils, John Murray II, a publié à partir de 1810 les premiers auteurs à grand tirage connus dans l'histoire de l'édition : Walter Scott et Byron. Alors qu'aucun livre jusqu'à cette époque n'avait été vendu à plus de quelques milliers d'exemplaires à l'exception de rares pamphlets politiques, ces auteurs passent d'un coup le cap des cent mille.

    Désormais, le problème majeur de l'édition est celui de l'investissement et du risque financier. Le mouvement était en marche depuis le XVIIIe siècle, et l'édition s'était déjà débarrassée d'une partie des structures corporatives qui limitaient notamment le rendement de l'imprimerie. La recherche de la rentabilité est un des soucis principaux d'un homme comme Diderot. En France, les arrêts du Conseil de 1777 avaient établi les bases d'une législation réglementant d'une manière cohérente les rapports économiques entre auteurs et libraires, mais l'avaient assortie d'un contrôle administratif rigoureux. C'est la loi des 19 et 24 juillet 1793 qui devait donner à l'édition des règlements modernes et efficaces. Elle resta en vigueur avec quelques amendements jusqu'à la loi du 11 mars 1957, qui régit actuellement en France les rapports des auteurs et des éditeurs. En même temps s'élaborait une législation internationale. Les premiers grands accords internationaux pour la protection de la propriété littéraire sont ceux que la France a passés en 1851 avec la Grande-Bretagne et le Portugal. C'est seulement en 1886 que la convention de Berne a jeté les bases d'un système multinational pour la protection des œuvres littéraires et artistiques. Révisée et amendée plusieurs fois, cette convention, signée dès 1886 par 46 pays, est encore en vigueur. Une nouvelle convention a été conclue à Genève en 1952 grâce aux efforts de l'U.N.E.S.C.O. C'est également l'U.N.E.S.C.O. qui a présidé à un certain nombre d'autres accords techniques concernant les tarifs postaux, les taxes douanières et l'aide aux pays en voie de développement dans le domaine du livre.

    L'édition s'est développée comme une grande industrie classique jusqu'au milieu du XXesiècle. C'est alors que sont apparus les grands « empires » héréditaires de l'édition. À Londres, John Murray VII règne sur les mêmes bureaux où John Murray II, il y a cent cinquante ans, recevait Byron et Walter Scott. Certaines de ces dynasties sont issues de l'imprimerie comme Tauchnitz en Allemagne, ou de la librairie, comme Hachette en France.

    Déléguant la fabrication matérielle du livre à l'imprimeur et la vente de détail au libraire, l'éditeur en vient même à se décharger sur une maison spécialisée de la distribution de gros. Il a de plus en plus le rôle du maître d'œuvre dans l'élaboration du fait littéraire. Il a une influence directe et responsable sur la vie culturelle de son pays. Hetzel, par exemple, qui fut l'éditeur de Balzac et de Jules Verne, fut associé avec Jean Macé au développement des bibliothèques publiques et au grand mouvement de culture populaire lancé par la Ligue de l'enseignement. Un inspirateur placé à la tête d'une grande maison d'édition a parfois donné le ton à la vie du milieu littéraire pendant plusieurs générations. Ce fut le cas notamment de Jean Paulhan à la tête de la Nouvelle revue française (N.R.F.) entre les deux guerres.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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  • Lorsque la copie industrielle reparut dans le monde occidental vers la fin du XIIIesiècle, il en était tout autrement. Il s'agissait d'alimenter les étalages des librarii et stationarii rassemblés autour des universités. Le livre devint rapidement l'arme principale de cette tentative de révolution culturelle qu'on appelle la Renaissance. Au XIVesiècle, il dut répondre au nouveau besoin de lecture né dans des couches sociales jusque-là incultes, comme l'aristocratie, ou absorbées par d'autres préoccupations, comme la grande bourgeoisie marchande. C'est précisément dans les villes commerciales où cette bourgeoisie prospérait que l'économie du livre rencontra ses premiers problèmes, modestes encore il est vrai, de distribution de masse. Elle y réagit en adoptant une technique de reproduction plus rapide et moins coûteuse que la copie à la main. L'imprimerie européenne est née à Mayence. Elle aurait pu naître à Gênes, à Venise où l'on utilisait depuis longtemps le papier, à Francfort, à Amsterdam, à Anvers ou dans quelque autre ville hanséatique.

    Mais cette fois il n'était plus question de fabriquer et de vendre des livres sans avoir une politique du livre, sans agir sur le contenu du livre. L'imprimerie à sa naissance se caractérise par l'alliance des humanistes et des hommes d'affaires. Les imprimeurs du XVesiècle ne sont plus simplement des « publieurs », mais des éditeurs au sens plein du mot.

    Les choix qu'ont faits Gutenberg à Mayence, Caxton à Londres, Koburger à Nuremberg, Manuzio à Venise, et plus tard les Estienne à Paris, Plantin à Anvers, les Elzévir à Leyde ont façonné pour plusieurs siècles le visage de la culture européenne. On parle souvent du rôle des Bibles imprimées dans le mouvement des esprits de la Renaissance et de la Réforme. Mais il n'y a pas que des Bibles parmi les incunables. On y trouve de grandes œuvres littéraires du Moyen Âge sauvées de l'anonymat et rendues à la vie. On y trouve des romans de chevalerie, des ouvrages d'héraldique ou de comptabilité, des manuels d'échecs et toutes sortes de lectures utiles ou agréables qui faisaient froncer les sourcils des clercs latinisants attachés aux traditions. Car, et cela est essentiel pour l'histoire de l'édition, la nouvelle dimension du livre apportée par l'imprimerie lui ouvre un nouveau public, lui donne un nouveau contenu et une place nouvelle dans la société.

    Très vite la fonction de l'éditeur se précise. Avec Wynkyn de Worde, successeur de Caxton, la librairie de détail apparaît à Londres. À la fin du XVIesiècle, elle est entièrement spécialisée et l'éditeur lui délègue la diffusion. L'imprimeur se spécialise moins vite, mais de plus en plus souvent il travaille à la demande d'un commanditaire et sous sa responsabilité. Imprimeurs et libraires se partagent et quelquefois se disputent l'initiative de l'édition.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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  • Depuis la plus haute antiquité, il a toujours existé des systèmes de diffusion de la parole, et d'abord de la parole orale. Des conteurs populaires aux images parlantes relayées par satellite en passant par les places publiques des cités grecques, les auditoria de Rome, les cours d'amour, les veillées des chaumières, les salons, les cafés littéraires, les théâtres, les cinémas et les « transistors », lacommunication de bouche à oreille n'a jamais fait défaut à la production intellectuelle.

    Elle a pourtant une faiblesse. Plus que toute autre forme de communication, elle a la maîtrise de l'espace, mais il lui manque la maîtrise du temps. Elle ne reste pas, elle ne dure pas, elle ne revient pas en arrière et, à moins d'une pédagogie de la mémoire qui n'est pas à portée de tout le monde, elle ne permet pas la stratification intellectuelle, l'accumulation des expériences. Seule la communication écrite possède la maîtrise du temps et quand, grâce à l'invention du livre, il y a quelque trente siècles, elle a aussi conquis la maîtrise de l'espace, la mobilité, l'ubiquité, elle est devenue la forme privilégiée de la communication culturelle.

    Dès lors se sont posés des problèmes de fabrication et de distribution. Le livre n'a de sens que s'il est reproduit en un nombre appréciable d'exemplaires et mis à la disposition des lecteurs en un nombre appréciable de points. Dans les cités antiques, le premier problème était plus difficile à résoudre que le second car le seul procédé de reproduction connu la copie manuelle ne permettait pas de grands « tirages ». Il existait pourtant de véritables entreprises, ateliers de bibliopoles d'Athènes ou scriptoria de Rome, qui pouvaient publier des éditions de plusieurs centaines d'exemplaires. Sorti des mains du copiste  , le volumen, rouleau de papyrus collé, pouvait trouver sa place dans un pot sur les rayons d'une librairie de la ville ou bien être envoyé le long des routes commerciales vers quelque centre intellectuel comme Athènes, Alexandrie, Rome, Lyon ou Byzance.

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    Portrait de Jean Miélot, secrétaire, scribe et traducteur de Philippe le Bon.

    L'entrepreneur antique était donc plus un « publieur » qu'un « éditeur ». La fonction d'édition proprement dite, c'est-à-dire la responsabilité du choix et de la préparation d'un texte à « mettre au monde », incombait à de beaux esprits ou à des érudits. C'est encore en ce sens que de nos jours on appelle « éditeur » le savant qui établit un texte, le corrige et l'annote.

    Source : Logiciel Encyclopédia Universalis 2012


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