Parvenue en Occident doublement marquée par le Verbe, celui de la démocratie athénienne d'une part et celui d'un Dieu d'autorité de l'autre, l'écriture se trouvait donc dans une situation paradoxale : elle était devenue un système de signes d'une perfection admirable, qui analysait la langue avec la minutie d'un instrument de chirurgie, mais qui avait été inventé seulement pour l'oreille, c'est-à-dire pour être non pas véritablement lu mais traduit. Une telle situation ne portait pas à conséquence si l'on se contentait de recourir à l'écrit comme à un simple conservatoire de textes ce qui fut précisément le cas pendant longtemps. Passer par l'oralisation pour comprendre ce que l'on a sous les yeux constitue un détour coûteux en temps mais permet toutefois d'avoir accès à une information donnée. Le problème devait apparaître lorsqu'on allait se soucier d'exploiter le médium écrit en tant que tel, c'est-à-dire de produire des textes dont l'efficacité, et le sens, reposeraient directement et essentiellement sur leur lecture.
La réinvention de l'écriture est une constante de son histoire puisque, comme on l'a vu, l'écriture est, dans son principe, un système second. Mais le problème que l'on avait rencontré jusqu'alors était exclusivement celui de l'adaptation des signes écrits à la langue. Cette fois, c'était l'inverse : la langue était devenue un obstacle. La situation, toutefois, était loin d'être symétrique des précédentes : ce qui se trouvait menacé était le fondement même de l'écriture, ce qui en avait constitué la motivation tant sociale que culturelle, et qu'il fallait rétablir.
C'est par un biais tout différent de celui qui avait conduit à l'apparition de l'alphabet que s'est faite cette réinvention : par la copie. Quelle création peut-on attendre d'une copie ? Les calligraphies chinoise et japonaise nous le montrent de façon splendide : copier peut n'être pas reproduire mais apporter à l'écrit une valeur supplémentaire, et qui ne consiste, cependant, que dans un hommage qu'on lui rend, celui de son interprétation devenue elle-même lisible. La copie du calligraphe est un poème visuel, l'œuvre d'un lecteur inspiré.

La candidature de la calligraphie chinoise a été soumise à l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) comme faisant partie des Chefs-d'oeuvres du Patrimoine oral et intangible de l'Humanité (CPOIH). Source: http://www.chine-informations.com
Mais il existe bien des variantes de la copie créatrice, et qui dépendent de plusieurs facteurs. Elle ne se fera calligraphie que si le support et l'instrument mis à la disposition du scribe autorisent la liberté du geste. Le papier, l'encre, le pinceau ou le calame lui sont indispensables. L'écriture cunéiforme, contrainte à creuser d'empreintes l'argile molle des tablettes, ignore la calligraphie. La nature de l'écriture reproduite, de même que la fonction sociale reconnue au calligraphe, interviennent également dans l'apparition d'un tel art. L'écriture idéographique appelle la calligraphie dans la mesure où le signe écrit y est aussi, en raison de sa cohérence graphique autant que de la relation qu'il entretient avec l'espace qui l'entoure, une figure au sens pictural du terme. En l'interprétant plastiquement, le calligraphe pourra reconstituer l'association originelle de l'écriture et de la peinture. Telle est, du moins, l'expérience du calligraphe chinois, puisant une suprême sagesse et l'accomplissement de soi dans cette harmonie reconquise et capable de se muer, grâce au souffle spirituel qui se communique à la main et jusqu'à la pointe du pinceau, dans la trace déposée sur le papier. L'expérience du calligraphe musulman est autre. Parce que son écriture n'est plus idéographique mais consonantique-sémantique, et aussi parce que reproduire les formules sacrées du Coran sera, pour lui, célébrer Dieu, exalter par la beauté de l'écrit la valeur unique et fondatrice de la parole divine recueillie par Mahomet. Il n'y a pas de commune mesure entre ces deux calligraphies et celle du « maître écrivain » occidental. Bien écrire, pour Paillasson, est reproduire fidèlement des lettres en leur donnant une certaine beauté, ce n'est pas offrir au lecteur une expérience spirituelle.

Tablette gravée en écriture cunéiforme provenant de la cité de Babylone. By listentoreason.Licence
Mais la lecture contemplative est bien éloignée de nous, humanité dominée par le sens de l'affirmation et de l'action, et tributaire d'une écriture à vocation plus géométrique qu'intuitive. Dans la sérénité pieuse des scriptoria, la copie s'était faite cependant, à sa manière, réflexion sur les moyens de restituer une lisibilité à l'alphabet. Enluminures, lettres ornées et historiées, rubriques ont peu à peu ponctué et structuré les manuscrits du Moyen Âge. Le XIIIesiècle est la grande époque qui voit naître en Occident une véritable pensée de l'écriture c'est-à-dire du voir-l'écrit. Comme l'a montré Robert Marichal, le style gothique des lettres s'inspire directement des articulations du raisonnement scolastique. On crée des idéogrammes à partir de l'alphabet en contractant par exemple le mot substantia en « sba ». Surtout, et l'innovation la plus importante se situe sans doute là, on rompt les alignements pseudo-linguistiques du texte, on compose symphoniquement la page (cette page du codex, une création vieille de dix siècles dont on n'avait guère réalisé encore à quel point elle bouleversait les traditions de l'espace écrit), répartissant en pavés de graphies variables, dans les marges ou au cœur du texte, des strates de commentaires présents non parce qu'ils avaient été dits mais parce qu'ils devaient être lus.
Brève victoire, cependant, que devait interrompre de nouveau, et de nouveau pour des siècles, l'apparition de l'imprimerie. L'isolement de chaque lettre sur son petit socle de plomb, en même temps qu'il a porté à son comble on le voit bien chez Geoffroy Tory au XVIesiècle une nostalgie de l'idéogramme qui mêlait vœux légitimes et divagations ésotériques, a entraîné globalement, en tout cas dans un premier temps, une régression de la pensée de l'écrit. L'image du mot a trouvé, certes, un équivalent pertinent dans le composé orthographique, mais on n'a eu de cesse que de parvenir à le normaliser et le fixer. Le Discours de la méthode est, selon Henri-Jean Martin, le premier texte français imprimé en paragraphes. Deux siècles plus tard, Mallarmé découvrait dans le ciel étoilé le modèle du Livre futur, le même qui avait inspiré, près de cinq mille ans plus tôt, les Sumériens et les Chinois, et leur avait fait inventer l'écriture.